À Condé-sur-l’Escaut, le visage d’une jeunesse confinée

L’ancienne cité minière, enclavée à treize kilomètres de Valenciennes (Nord), est entièrement placée en quartier prioritaire de la politique de la ville (QPV). Une singularité. Le taux de chômage, stable, y avoisine les 20 %. Pourtant, quand on naît à Condé, on y reste attaché.

La promesse circule d’une génération à l’autre. L’eldorado se trouve en Suisse. « C’est un sacré plan ! Énormément de nos jeunes sont partis y bosser, y vivre et même s’y marier, assure Malik Saidane, éducateur spécialisé à Condé-sur-l’Escaut et gamin de cette ville de 9 000 habitants posée à la frontière belge. Il y a quelques années, ça a été un vrai phénomène. » Le jeune homme a la trentaine, un sourire permanent, une chaleur humaine évidente. Une habitude ici, on accueille bien les gens.

Malik Saïdane (au centre), éducateur spécialisé au CAPEP et originaire de Condé-sur-l’Escaut, accompagné de Seully (à gauche) et Dylan (à droite). Ⓒ Simon Ecotiere

Plus de 700 kilomètres séparent le Valenciennois de Villeneuve, en Suisse romande, au lac bleu azur bordé de touffues montagnes. Une vraie image d’Épinal : à Condé, il y a les terrils à défaut de montagne, comme dans la chanson de Pierre Bachelet, un étang artificiel né d’un affaissement minier et une citadelle Vauban. Les deux territoires ont en commun le même employeur : le constructeur ferroviaire Bombardier Transport, récemment repris par Alstom. Il a choisi d’installer l’une de ses usines en 1998 en Suisse. À Condé, l’information a vite circulé. Un jeune du coin s’y serait fait embaucher, avant de partager le tuyau. Des conditions de vie incomparables. Des salaires à brûler la rétine. On parle d’au moins « 4 000 balles » par mois. Une certaine idée de la vie rêvée.

La mobilité, un frein symbolique pour les jeunes

Pour se projeter ailleurs, loin, Valenciennes fait figure de premier checkpoint. Elle est la métropole la plus proche disposant de formations dans le supérieur. Principal moyen de s’y rendre, le tramway. Deux heures aller-retour pour un trajet de 30 kilomètres à travers de calmes villages. C’est 40 minutes en voiture. « En vrai c’est long d’aller là-bas. C’est un peu chiant franchement », grogne Youcef Bellahcene, 18 ans, agrippé à la grille du city-stade adossé au lycée. Étudiant en première année de licence de gestion, il avoue ne pas se rendre à tous ses cours magistraux. « Je dois faire le trajet que trois fois par semaine ».

Même partis pour les études, certains étudiants reviennent jouer au city-stade devant le lycée, comme Salmane (troisième à droite) et Youcef (quatrième). Ⓒ Simon Ecotiere

« La grande problématique, c’est la mobilité », confirme Christophe Courdent, proviseur du lycée du Pays de Condé, dont le bureau déborde de statuettes ramenées de partout dans le monde. Il garde en tête une discussion avec le responsable des ressources humaines de l’usine Toyota d’Onnaing. « Il m’a dit qu’ils avaient de gros besoins de caristes. Sur le papier, c’est génial, car on a une formation exprès pour ça dans l’établissement. Mais les jeunes nous disent que c’est trop loin. » Dix kilomètres à vol d’oiseau séparent l’usine du lycée, mais l’entreprise exige de ses salariés d’être véhiculés.

Premier employeur de la ville, Carrefour compte un effectif de 180 salariés. Ⓒ Simon Ecotiere

Les témoignages similaires pleuvent. « Les jeunes ne connaissent même pas Condé. La médiathèque, c’est l’autre bout du monde », commente une enseignante de français du collège Josquin des Prés. « Un élève m’a déjà demandé s’il fallait prendre le bateau pour aller à Paris », glisse Marie Dupont, professeure principale d’une classe de 3e. Malik Saidane ne peut qu’acquiescer. « Un jour, un jeune a eu l’opportunité de partir à Étretat. Le jour du départ, il s’est caché dans la ville pour ne pas partir. Il y a une vraie attache au territoire. »

Un tiers de la population s’est évaporé en 60 ans

Pourtant, beaucoup de jeunes sont enfants ou petits-enfants d’immigrés. La ville a grandi avec la révolution industrielle. L’âge d’or de Condé-sur-l’Escaut s’écrit avec la croissance de l’activité minière après la Seconde Guerre mondiale. « Ça a amené des Polonais, des Algériens, des Marocains, des Italiens, retrace Malick. Pendant les Trente Glorieuses, en l’espace de huit ans, la population condéenne a presque doublé. De 7 844 habitants en 1954, la ville compte 14 066 habitants en 1962 et change de dimension. « On a aussi eu l’activité de Celcosa, précise René Barraud, désamianteur retraité et passionné d’histoire. C’était une usine de papier cellophane (1938-1985) qui était située anciennement sur le site du magasin Carrefour. » L’hypermarché, le premier employeur de la commune aujourd’hui, draine l’écrasante majorité de la clientèle, et crée même des bouchons sur le rond-point le plus proche.

Inauguré en 2014, le projet de la ligne 2 du tramway Valenciennes-Condé sur l’Escaut est un projet à 150 millions d’euros impulsé par Jean-Louis Borloo, ancien maire de Valenciennes. Ⓒ Simon Ecotiere

Mais depuis la fin de l’exploitation minière et la fermeture de l’ultime fosse en 1988, avec près de 1 500 emplois concernés, la population est retombée à 9 500 habitants. En parallèle, les fermetures d’usines dans les villes voisines s’enchaînent dans les années 1980. Les exemples d’Usinor-Denain, une usine sidérurgique de 10 000 salariés à Denain et de l’industriel Chausson à Anzin (automobile et carrosserie, 4 000 employés) sont parmi les plus marquants. Peu ont mis la clé sous la porte, mais beaucoup d’entre elles ont massivement licencié.

Ceux qui en avaient les moyens sont partis. Les rues de Condé se sont vidées. Dans le centre-ville, les étages abandonnés des habitations sont les témoins de cette désertion. Quelques salons de coiffure, restaurants ou agences immobilières tiennent encore, toutes logées dans l’exiguë rue principale. Aucun quartier n’échappe aux difficultés. Fait extrêmement rare à l’échelle de l’Hexagone, tout Condé-sur-l’Escaut est placé en zone Quartiers prioritaires de la ville (QPV). Parmi les critères pris en compte, les revenus mensuels, les taux d’emploi et de pauvreté, les difficultés d’accès au logement.

À Condé-sur-l’Escaut, le taux de pauvreté atteint 34 %, dans une population majoritairement jeune (54,1 % ont moins de 45 ans). Le taux de chômage, stable depuis quinze ans, culmine à 20 %. Plus du double des chiffres nationaux. Les offres d’emploi à Condé même se font rares. Le secteur automobile et les grandes surfaces du coin sont les principaux recruteurs, sur des contrats en intérim, des CDD à temps partiel, parfois à temps pleins. Rares sont ceux qui dépassent le Smic.

L’activité minière à l’arrêt depuis 1988 a laissé un riche patrimoine, comme le chevalement n°1 de la Fosse Ledoux, classé patrimoine mondial de l’Unesco en 2012. Ⓒ Simon Ecotiere

L’ombre des mines est toujours bien présente dans le paysage comme dans les cœurs. Au nord du centre-ville, le chevalement et le terril Ledoux dominent l’étang Chabaud-Latour, aujourd’hui base de loisirs de la commune. Restent les corons, bien sûr. Acheter une maison des mines reste un rêve. Pascal Blaszczyk, la cinquantaine, directeur du centre social, l’assure : « Il y a encore un fort attachement à cette histoire et souvent, par loyauté, les nouvelles générations ne veulent pas quitter leur famille. Quand on naît ici, on reste ici. »

« Il y a très peu d’évolution sociale »

« Avoir un grand-père mineur, c’est toujours une grande fierté, reconnaît Christophe Courdent, proviseur du lycée du Pays de Condé. Pour la mémoire, c’est important d’avoir des gens qui restent sur ce territoire sur lequel il y a eu beaucoup de souffrance. Ils deviennent les gardiens de ce passé. »
Les choix d’orientation se font alors en fonction de ce que l’on trouve dans les parages. « Dès que les jeunes ont un peu de famille installée dans le coin, ils ont du mal à voir ailleurs », relève Léna Lacquemant, conseillère d’insertion à la mission locale. « Il y a très peu d’évolution sociale. Si le père a été ouvrier, l’enfant va plutôt faire ouvrier comme son père ou le même boulot que sa mère. C’est très spécifique à ce territoire. »

Marie Dupont, professeure d’espagnol au collège Josquin des Prés, aussi professeure principale, avec une élève de troisième. Ⓒ Simon Ecotiere

Elle aussi conseillère à la mission locale, Mélanie Cauchy écoute et comprend les craintes des jeunes qu’elle accompagne. Comme Ethan, aujourd’hui en CDD de huit mois comme vendeur à Disneyland. « Avant son départ, j’ai dû le rassurer longuement sur ses peurs, sur ce que représentait le fait de quitter le Nord, sur la capacité à être autonome, sur la nécessité et l’importance d’avoir un vrai travail. Ça n’a pas été facile de le convaincre ». Le cordon n’est pas encore coupé. « Il m’envoie des messages tous les jours. »

Des perspectives et un horizon restreints

« Ce n’est pas parce qu’on est enclavé qu’on n’a pas le droit d’avoir de l’ambition ». Nicolas Vanlancker, le principal du collège, un verre à la main, refuse le défaitisme ambiant, à la clôture du salon de l’orientation. Bières, sodas et gâteaux apéritifs composent un buffet autour duquel se massent participants et enseignants sur la pause du midi. En salle des profs, plusieurs regrettent pourtant le manque d’ambition des élèves. « Ils ont appris que faire beaucoup d’efforts pour trouver du travail ne paie pas toujours, ils se satisfont de peu, mais ce n’est pas pour autant qu’ils veulent vivre des allocs », témoigne un professeur de mathématiques. 

Dylan, 19 ans, est de ceux-là. « J’aime bien ma ville », glisse d’une faible voix celui qui n’a aucune intention de la quitter. Tant qu’il peut enfourcher sa moto en sortant du boulot, direction les terrils et les bois du coin, le jeune homme l’assure, il aura le sourire. Ses parents ne travaillent pas. Son père est en invalidité. Lui souhaite se lever tôt tous les matins « car la vie est trop chère » et envisage de passer le permis en accéléré. Il résume : « Je veux rendre fiers mes parents. »

Le tramway s’arrête au pied du lycée, seul établissement des environs en dehors de Valenciennes. Ⓒ Simon Ecotiere

Les projets qui lui trottent dans la tête sont limpides. Plus tard, il quittera le domicile familial pour acheter sa maison et une remorque pour sa moto. Il aura, à ses côtés, sa copine, déjà employée au Carrefour de la ville. Pour l’heure, Dylan vient de terminer son contrat d’engagement jeune avec la Mission locale. Taiseux, celui dont le parcours scolaire s’est arrêté en 3e laisse l’éducateur poursuivre à sa place. « En contrepartie d’un investissement de 15h par semaine comme des séances de code, des stages, ou un chantier de ramassage de déchets, il perçoit 560 € par mois. La seule chose qui lui plairait ce serait d’être au contact avec la nature. On est en train de faire les démarches pour l’inscrire dans une formation et un apprentissage à Anzin pour les espaces verts. »

« Tout sauf rester ici »

Pour beaucoup d’autres jeunes, Condé, on « s’y fait chier » . Les envies de partir reviennent. Dans le gymnase bruyant où les élèves enchaînent les stands du salon de l’orientation, Loubna tranche : « Je veux tout sauf rester ici, il n’y a rien à faire. J’aimerais aller vers Bordeaux, ou dans le sud. » Hochement de tête de son amie Mayna : « On croise toujours les mêmes personnes, on tourne en rond. Le seul endroit où on va pour traîner, c’est Valenciennes. » Partir, oui, mais où ? Et surtout, pour faire quoi ? « Puéricultrice », répond Loubna avec assurance. Florine, du même groupe, se voit travailler dans un foyer d’accueil, « parce que ma mère travaille avec des jeunes de l’aide sociale à l’enfance (ASE) ». 

Beaucoup n’ont pas peur de viser loin : « je voudrais être maîtresse d’école, idéalement à l’étranger », glisse Mayna. Sully, suivi par la mission locale, a en tête un futur tout tracé : passer son permis pour travailler dans le ferroviaire. Pas en Suisse, mais à Bruges, en Belgique. « J’aimerais bien partir en déplacement, genre trois mois à Madagascar ou ailleurs », ajoute-t-il. Viser loin, ou viser haut, comme Eléonore, collégienne venue attendre la sortie du lycée avec son amie Audélia. Intégralement vêtues en noir, faux-cils et maquillage sophistiqué, l’une se rêve criminologue, l’autre avocate ou esthéticienne. « Mais Condé c’est mal vu, soupire Audélia. J’ai fait un stage ici mais on m’a dit que je ne savais pas bien parler ». Elle a un accent du Nord prononcé.

50% des habitations de Condé-sur-l’Escaut sont des logements sociaux, comme ici à Macou, où le centre social a installé ses locaux. Ⓒ Simon Ecotiere

Pour faire germer les ambitions, voire susciter des vocations, le lycée du Pays de Condé multiplie sa participation à des concours nationaux. Le challenge Course en cours, par exemple, encourage les étudiants à imaginer les véhicules du futur à travers des maquettes ultra perfectionnées. Les trophées qui ornent la salle de classe témoignent de l’écrasante domination du lycée sur ses concurrents. L’objectif est d’encourager en priorité les jeunes femmes de milieux défavorisés à s’insérer dans des filières techniques et d’industrie. 

« Les jeunes rêvent, oui, mais de devenir influenceurs à Dubaï », soupire Rosanna Silvestri, du Plan Information Jeunesse. Pour Nicolas Vanlancker, principal du collège Josquin-des-Prés, les élèves « n’ont pas les codes sociaux » nécessaires pour se projeter au-delà de leur horizon quotidien. Un levier supplémentaire d’enfermement dans les modèles virtuels. Les mythes d’Internet font des ravages. « Ils remettent en cause le monde du travail. Ils veulent gagner beaucoup mais travailler peu. Et paradoxalement, ils ne se motivent pas », déplore Sandrine Lemoigne, conseillère d’orientation.

Mais comment se projeter lorsque l’on a toujours baigné dans des terres marquées par la désindustrialisation, les délocalisations et les plans sociaux en cascade ?

Walid et Ayoube, itinéraire d’un boomerang

Il y a aussi des trajectoires imprévisibles. Walid et Ayoube Fariss, 27 et 30 ans, ont tout du parcours à succès qui ferait briller les yeux de leurs cadets. Le premier a mené ses études d’infirmier en Belgique, rebondi en préparateur de commandes en Suisse, et fait son retour en tant qu’employé de boucherie dans un hypermarché belge. Son frère, boucher de formation, s’est lui aussi expatrié en Belgique et dans le Jura, à la frontière suisse.

Leur train de vie est confortable. Les deux jeunes hommes sont pourtant revenus vivre à Condé-sur-l’Escaut. « Les paysages étaient magnifiques en Suisse, on a été propriétaires très tôt… Donc bien sûr qu’il y a de l’attachement à la ville, sinon on serait restés vivre là-bas », lâche Ayoube. Le charme dont la commune a hérité se découvre au sommet de l’ascension du terril Ledoux au Nord-Est du centre-ville lorsque l’on baisse le regard.

Walid et Ayoube Faris préparent leur passage devant un jury afin d’obtenir des subventions pour leur future boucherie Ⓒ Simon Ecotiere

Derrière la cime des arbres, on distingue de l’autre côté de l’étang communal, là où sont posés les deux frères, les bâtiments du bourg avec la dominante église Saint-Wasnon, classée monument historique. On reconnaît aussi le château d’eau, réservoir de la commune, et les tours d’immeubles du quartier Le Coq-Chanteclerc.

Les frangins préparent l’ouverture d’une boucherie halal à Bruay-sur-l’Escaut, ville voisine, courant mai 2026. Cet après-midi de mars, posés sur une table de pique-nique au bord de l’eau, ils finalisent leur présentation orale pour leur passage devant un jury pour obtenir des subventions. « On est revenu pour nous rapprocher de nos familles : quand t’es loin, tes parents vieillissent sans toi », observe Ayoube. « On voulait aussi retrouver une ambiance qu’il n’y a pas ailleurs. En Suisse ou en Belgique, quand tu vas au supermarché, tu croises personne que tu connais. » Il sourit : « On était limite dépressifs là-bas. »

Paul Edon, Melvin Broucque et Simon Ecotière