Le tout nouveau front de mer de Calais n’est qu’à quatre kilomètres. Mais au Beau-Marais, il n’y a que les mouettes qui tournent autour des tours. Ce quartier populaire, une des zones à urbaniser en priorité des années 60, est un îlot de 18 000 habitants, enserré entre les stades de foot, les résidences pavillonnaires, les zones commerciales et la rocade portuaire.
Ici, on n’est pas calaisien. On vient du « Baum ». Parfois de « la ZUP », littéralement « zone à urbaniser en priorité ». De fait, le Beau-Marais est sorti de terre dans les années 1960, comme tant d’autres quartiers prioritaires qui ceinturent les villes françaises. On a construit vite et grand pour loger massivement les ouvriers qui ont fait tourner Calais. Ceux de la dentelle, de l’industrie portuaire, des fibres acryliques et de la métallurgie.
Les décennies passant, la désindustrialisation et les plans de rénovation urbaine s’accélérant, la cité-dortoir pensée par l’architecte marseillais Yervante Toumaniantz, a bien changé. Aujourd’hui, un quart des 68 000 Calaisiens vivent dans le quartier. Le taux de pauvreté atteint les 60% et presque un jeune sur deux est non scolarisé ou sans emploi.
Le Beau-Marais est devenu une véritable « ville dans la ville », avec ses divisions internes et sa cohérence propre. Ancienne ZUP contre la nouvelle, secteur Matisse ou Marinot, maison avec jardin ou grandes tours, le quartier est immense et hétérogène. Il porte mille et une histoires, nous avons décidé de vous en raconter quatre. Quatre histoires de ZUP.
Le Beau-Marais
La zone Auguste Renoir, occuper son lieu de vie
Arnaud* est accoudé au rebord de sa fenêtre. Il balaye du regard le secteur Auguste-Renoir : quatre barres d’immeuble étalées sur 80 mètres. Elles encerclent une aire de jeu abandonnée. Les habitants l'interpellent : « Comment ça va, président ? ». Ce surnom, il le doit à son ancienneté. L’ex-livreur de commande est né et a vécu soixante ans ici. Un secteur toujours « calme » et « plaisant »,selon ses mots.
Plaisant peut-être, mais l’hiver « on a tous les mêmes problèmes ici : ça caille » marmonne Arnaud dans son épaisse moustache. Il enchaîne : « Va demander à n’importe qui ici et tu verras ». Dont acte. Dans le bloc d’en face, Grégory confirme : « Il y a rien à faire, depuis deux ans je dors en peignoir. Même le chien a froid, regarde ses oreilles, il tremble ! ». Depuis deux ans, une des deux chaufferies du Beau-Marais subit de multiples pannes liées à des fuites dans les canalisations.
Au cours des mois de janvier et février 2025, plus de 1000 foyers ont été privés de chauffage. Cet hiver, malgré les trois millions d'euros investis par la mairie, les coupures se sont reproduites au mois de novembre.
Dans la cave commune du 10 de la rue, Jérémy et son ami Dimitri s'affairent autour d’une bécane désossée. Tous les deux avant-bras tatoué, survet’ Sergio Tacchini et chaîne autour du cou, ils ont les mains pleines de cambouis. Arrivé il y a deux mois, Jérémy, la trentaine, subit les conséquences du chauffage défectueux et du manque d’isolement des appartements. Il montre en photo, sur son téléphone portable, la dégradation des murs de sa chambre. Sur le papier peint, les grandes constellations de taches brunes et vertes dessinent un hiver passé dans l'humidité. A l’entrée de la cave, Dominique, assise sur une chaise en plastique, atteste que de nombreux voisins doivent eux-mêmes rénover leur logement. Terre d’Opale Habitat, le bailleur social, n’a pas répondu à notre sollicitation.
« Terre d’Opale Habitat m’a dit que je n’avais pas l’autorisation, au final ils m’ont laissé tranquille, je ne dégrade rien, j’embellis »
Arnaud, habitant du Beau-Marais
Aficionado du bricolage, Arnaud tient à égayer son lieu de vie. Son appartement surplombe un petit enclos champêtre qu’il a construit au pied de l’immeuble en béton. Fleurs dans une brouette, mangeoire pour oiseaux, arbustes et nains de jardins s'entassent dans ces quelques mètres carrés qui bordent le numéro 10. Il assume, fièrement : « Terre d’Opale Habitat m’a dit que je n’avais pas l’autorisation, au final ils m’ont laissé tranquille, je ne dégrade rien, j’embellis. »
Les maisons Castor, tout contre les grands ensembles
On l’a rencontré début mars, il est décédé deux semaines plus tard. Alain Chao emporte avec lui une partie de la mémoire du Beau-Marais. Celle des maisons Castor, celle de la solidarité née de ce pari urbanistique, qui a continué, bien des rénovations plus tard, à singulariser le quartier. Sa voix est toujours vivante.
Avec sa femme Jacqueline, ils nous ont reçus sur leur canapé dela rue Jean-Baptiste-Corot. Dans l’une des 52 petites maisons proprettes, avec leur jardinet. Elles dénotent, entourées des grandes barres d’immeubles. Elles racontent une autre histoire du quartier. Bâties selon une idée héritée de l’après-guerre, on les appelle des « Maisons Castor », parce que leur construction est artisanale et collective, comme un barrage sur la rivière. Des habitants se sont regroupés, chacun a apporté sa force de travail en fonction de son métier. « Toi t’es architecte, toi maçon… chacun avait un quota d’heures », explique Jacqueline Chao. Elle rappelle qu’on construisait sans savoir à qui allait être attribuée la maison.
Arrivés en 1962, Alain et Jacqueline Chao découvrent alors un secteur encore largement rural et ces maisons improbables, occupées pour la plupart par les Castors eux-mêmes. Toits pointus ou pentus, maisons jumelées ou individuelles, façades brutes ou retravaillées : ce qui leur donne « un air de famille », estime Alain Chao, tient plutôt à leur principe, l’entraide Castor. Ils sont séduits : « Une rue. En face, la plaine. Derrière, le bois », décrit Alain. Il plisse les yeux : « On voyait presque la mer ». Le terrain, constitué d’anciens marécages remblayés après-guerre, reste en périphérie de la ville.
Soixante ans après, on ne voit plus la mer. Leur statut de doyens de la rue fait d’eux des témoins directs des transformations du quartier. Dès 1964, le secteur est intégré à une zone à urbaniser en priorité (ZUP). Les premiers immeubles sortent de terre : « on voyait les étages monter, on se demandait quand ça allait s’arrêter », retrace Jacqueline. Le paysage se referme progressivement. Au revoir, « la campagne, la vue, le calme », énumère-t-elle. Le couple craint un temps d’être contraint de vendre. La rue Corot est finalement préservée : une seule maison disparaît. Mais le temps a fait son œuvre, les Chao sont les derniers de la rue à avoir connu les Castors.
À travers l’association Les Inoublis, créée en 1999, ils entretiennent la mémoire. Expositions, visites du quartier, collecte d’archives, publication d’un ouvrage et même bande dessinée, pour les plus jeunes. Les récits circulent encore. Une maison attribuée en priorité à une famille avec un enfant handicapé, une autre achevée par les voisins après le décès du père. « On se relayait pour le ramassage scolaire des enfants, les clés étaient sous le paillasson, mais le plus souvent, on ne pensait plus à fermer sa porte », se souvient Jacqueline.
Avec les grands ensembles, le quartier change d’échelle. Une population plus jeune s’installe, souvent issue du centre-ville. Les équipements suivent : commerces, poste, services publics. « On a eu des avantages quand même », reconnaît Jacqueline, et un stigmate en prime. « Vous habitez la ZUP ? », imitent-ils en écarquillant les yeux. Une image qui, selon eux, est injustifiée :
« Le quartier a changé avec la population qui a augmenté, mais moi je le défends. Je suis fier d’y habiter. C’est un beau quartier, il a une mémoire, une histoire. »
Alain Chao, habitant du Beau-Marais
Aujourd’hui, la ZUP des années 70 disparaît. Plus que quelques coups de pelleteuse avant que ne s'évanouisse définitivement la tour NT2 de 15 étages. Les cinq premiers niveaux éventrés contrastent avec les paliers supérieurs, beiges et bleus, encore intacts. Avec ces travaux, le site dit adieu à plus de 200 logements sur les 468 promis à la démolition. Le « grignotage », c’est le terme consacré, de ces immeubles, s’inscrit dans le second programme de rénovation urbaine engagé à Calais depuis 2024, soutenu par l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU) et l’État à hauteur de 49,2 millions d’euros.
À la place, des résidences plus petites, limitées à quatre étages, sont construites pour rendre le quartier moins dense. 240 logements existants sont rénovés, l’école Gagarine est remise en état, de nouveaux commerces de proximité doivent s’installer. L’objectif affiché est autant urbain que social : améliorer le cadre de vie avec des espaces verts et des chemins piétonniers, repenser les routes, pour désenclaver le quartier et transformer durablement son image.
« J’irai pas vivre au Fort-Nieulay ou dans le centre-ville », conclut Alain Chao. Les tasses de café sont vides, on prend une dernière photo. Sur le pas de la porte, Jacqueline et Alain Chao prennent la pose, main dans la main.
Le café de Mahmut, QG de la diaspora turque
Barbe bien fournie, cheveux grisonnants et sourire jusqu'aux oreilles, Mahmut Karaaslan sert un expresso à ses frères assis devant son commerce. Café, sandwicherie, point de transfert Western Union et réparateur de téléphone : le MR&Parions qu’il a ouvert en 2015 est un peu tout à la fois. Et surtout unpoint de rendez-vouspour la diaspora turque, très présente au Beau-Marais. Elle s’était rassemblée ici pour suivre, à la télévision, le terrible tremblement de terre qui a soulevé le sud de la Turquie en 2023 et tué plus de 56 000 personnes.
Les Turcs de Calais, c’est l’histoire d’une vingtaine de personnes partie à la fin des années 1960 du petit village de Uzunkaya, au sud-est du pays. Passés par l’Allemagne, ils atterrissent à Calais après une promesse d’embauche dans l’entreprise de BTP Thélu, fermée depuis. Une arrivée difficile, sans parler le français : « Ils étaient incapables de commander une baguette de pain », relate Mahmut. Aujourd’hui, la boulangerie a fermé, à l’instar de la pharmacie et de la boucherie chevaline, jusqu’au PMU, dernier commerce de l’ilot Matisse, qui a baissé le rideau en 2026 après 26 ans d’activité.
Sur les rénovations dans le quartier, les points de vue de Mahmut et ses frères divergent. « Ils ont foutu je sais pas combien de millions pour le dragon mais ici, il y a rien qui bouge »selon le plus jeune frère. Une allusion à l’automate de bois et d’acier, haut de 10 mètres, lourd de 72 tonnes, qui a coûté 4,2 millions d’euros à la mairie et anime le bord de mer. En jean et polo blanc Ralph Lauren, Fatih* n’est pas du même avis. Il prend la défense de Natacha Bouchart, la maire de Calais. « Mais elle a fait plein de trucs, j’ai jamais vu Calais comme ça, avec des touristes ». Ils se parlent de profil, sans se regarder dans les yeux, comme une vieille dispute qui reprend.
L’édile aux lunettes rouges aime quand ça en met plein les yeux. À Calais Nord, Natacha Bouchart a transformé le front de mer en véritable station balnéaire. Indétrônable, la maire divers droite a été réélue pour son quatrième mandat avec 60% des voix dès le premier tour. On l’annonçait en difficulté face au député Rassemblement National Marc de Fleurian, il est battu à plate couture. Mais, au Beau-Marais, il réalise son meilleur score au bureau de vote de l’école Mouchotte, côté ancienne ZUP : cas unique dans Calais, il arrive en tête avec 45,60% des voix. C’est aussi dans cette zone du quartier que le taux d’abstention est le plus bas de la ville. Au bureau de vote de l’école Georges-Andrique, seuls 26,3 % des inscrits sont allés voter.
Des chiffres qui ne plaisent pas aux deux compères. Mahmut ne comprend pas comment « ils peuvent nous dire bonjour puis nous cracher dessus en votant RN ». Une discussion qui évoque à Ismail, un proche, en apprentissage coiffure dans un lycée professionnel, les propos de l’un de ses professeurs : « Les coiffeurs de la ZUP on les connait, ils font des dégradés pour 5 euros de shit ». Il raconte l’anecdote, désabusé.
Le premier barbecue de l’année
« C’est un quartier de fous, je ne sais pas ce que vous êtes venus faire ici ». Hakim a le sourire narquois, les yeux rieurs. Il reste impassible, noyé dans l’épaisse fumée du barbecue. « Vous vous êtes perdus », poursuit-il, maillot du Maroc sur le dos. C’est un jeudi après-midi comme les autres, hors vacances scolaires. Ils sont là, fidèles au poste. Au pied d’un bâtiment du secteur Santos-Dumont, sous les premiers rayons du soleil de mars, une dizaine de jeunes s’attroupent autour de l’animation du jour. Il fait à peine 15 degrés, c’est-à-dire suffisamment beau pour sortir les grillades.
« On traîne dans la ZUP, c’est tout ».
Hakim, 18 ans, habitant du Beau-Marais
Tous s’attèlent à la préparation du repas. Les grands ramènent le charbon et l’allume-feu, les petits sont envoyés chercher la viande en trottinette. C’est Sully, 28 ans, à l’air taciturne, qui gère le charbon de bois. En cinq minutes, le barbecue posé par terre crépite. On mange les saucisses dans des baguettes et les ailes de poulet mi-cuites à la main, assis sur la table de ping-pong. Les plus jeunes ont 12 ans et attendent leur sandwich la clope au bec. Deux-trois filles passent sans rester, souvent la sœur de l’un d’entre eux. « Y a rien ici », reprend Hakim. « On traîne dans la ZUP, c’est tout ».
Soan, lui, a 15 ans, et ce qui le fascine, c’est la ville, c’est Marseille, c’est l’ailleurs. « C’est comment Lille ? », demande-t-il. « C’est bien non, un peu comme Paname ? », continue Erwan, qui a rejoint le groupe en trottinette. Ils viennent de ce qu’on appelle l’ancienne ZUP, celle où on n’aimerait pas habiter si on a décroché un logement à Toumaniantz ou Marinot, de l’autre côté du Carrefour Mi-Voix. Mais faute de mieux, ils préfèrent encore le Beau-Marais. « Allez faire un tour au Fort-Nieulay, y a des cassos là-bas », clame Ibrahim, l’un des plus âgés. Le Fort-Nieulay, c’est l’autre quartier prioritaire de Calais, dont les statistiques d’insertion des jeunes sont similaires à celles du Beau-Marais.
L’odeur de cramé remonte aux narines de la voisine du rez-de-chaussée. Il faut dire qu’ils sont postés juste sous sa fenêtre, et qu’elle a un enfant en bas âge. Une éducatrice s’approche, pédagogue : « Les gars, s’il vous plaît, il va falloir baisser le feu, vous êtes assez grands pour comprendre ». Les éducateurs ne sont jamais bien loin. En fait, le barbecue a lieu à deux pas de la salle de permanence de La Spirale, le club de prévention spécialisée du quartier. À croire que cette présence pas si lointaine rassure. « Les éducs, ils sont sympas », confie Giovanni, aux cheveux blonds mi-longs. À 19 ans, il a arrêté son apprentissage de plaquiste, mais aimerait bien le reprendre un jour.
Mustafa Samlali a grandi dans l’ancienne ZUP, à trois bâtiments des bureaux de La Spirale. Arrivé du Maroc à 12 ans avec ses parents, il a rejoint l’association après son diplôme d’éducateur spécialisé. Directeur de la structure depuis 2009, il connaît le quartier comme sa poche.
« On intervient pour combler un trou, dans les interstices », explique-t-il, lorsque la prise en charge des jeunes par d’autres structures échoue. Celles et ceux dont ne s’occupe plus le centre social Matisse, à quelques blocs de là, mais pas non plus la Protection Judiciaire de la Jeunesse (PJJ), destinée aux mineurs délinquants. Là où se déploie le filet de sauvetage de la Spirale, c’est au moment du décrochage scolaire. Alors, les onze éducateurs spécialisés tentent d’insérer ou de réinsérer les jeunes dans l’emploi : « ils travaillent souvent pour le réseau ferroviaire, dans l’entretien des caténaires ou des pylônes électriques, avec des contrats aidés », raconte le directeur.
Dans les locaux de La Spirale, on peut jouer à la PlayStation, au baby-foot, au billard. Quand on veut, sans s’inscrire ni donner son nom. Les psychologues de rue jouent aussi au futsal avec les jeunes pour progressivement prendre contact, d’abord avec eux, puis avec leur famille, dans l’objectif de rétablir les liens effrités. Ils constatent un problème sous-jacent, enfoui et mal soigné, qui concerne toute la jeunesse du Beau-Marais : celui de la santé mentale. « Les gens habitent dans un immeuble de 150 personnes, ils sont entassés. Ça se voit qu’il y a un problème, mais personne n’en parle », déplore Mustafa Samlali. Mais répondre à ce mal-être ambiant s’avère délicat : « Le psy, c’est pour les fous. Pour eux, c’est le quotidien, ça va passer. »