À Lens, après la fermeture des mines, le football est resté l’un des rares héritages collectifs capables de rassembler et d’offrir des perspectives dans des quartiers fragilisés. Dans la Cité des Provinces, entre associations et clubs, il continue aujourd’hui d’être un outil d’émancipation sociale.
Jour de match, à Lens. Dans la rue, ils chantent déjà: « On avait les terrils à défaut des montagnes/ d’en haut je voyais la campagne. » Les premières paroles des Corons, de Pierre Bachelet, l’hymne lensois de la mi-temps. Depuis le quartier des Provinces, une ancienne cité minière construite à la fin du XIXe siècle autour de la fosse 11/19, Bollaert paraît à portée de main. Les supporters s’en approchent, bière à la main, portés par l’ambiance qui monte. Des écharpes rouge et jaune flottent au vent froid du nord. À Lens, un soir de match contre Auxerre le 17 janvier 2026, tout le quartier marche vers le stade.
Il surgit, massif, brut, gris bétonné. Un bloc austère que les supporters repeignent par leurs couleurs. Les tribunes sont pleines à craquer. Lens-Auxerre peut commencer. On s’attend à du bruit, à ce vacarme continu qui fait la réputation de Bollaert.
Au moment du coup d’envoi, rien. Le silence. Un silence immense, presque dérangeant. Quinze minutes entières sans chants, sans clameur, sans ce souffle collectif qui accompagne d’ordinaire chaque ballon touché. Les supporters lensois protestent ce soir-là contre les sanctions visant certains des leurs, privés de stade après l’usage de fumigènes. « Le stade Bollaert, c’est le nôtre, ce sont les supporters qui font vivre le club » explique un supporter dans les tribunes.
Puis le virage lance le décompte. Dix. Neuf. Huit. Les bras se lèvent. Les regards se tournent vers le kop. Trois. Deux. Un. Bollaert explose. Les chants repartent d’un seul coup. Les drapeaux battent l’air, les écharpes tournoient au-dessus des têtes. Ici, toutes les générations, tous les quartiers parlent la même langue. À la reprise de la seconde période, vient le moment attendu. Les premières notes des Corons résonnent et tout Bollaert se redresse presque mécaniquement.
« Les mines ont créé le foot », résume un habitant dans le stade. Alors quand Bollaert chante Les Corons, « beaucoup y entendent encore l’histoire de leurs grands-parents, des gueules noires revenues du fond, des familles dans les cités », raconte Quentin, un habitant de la Cité des Provinces, maisons en briques alignées et jardins ouvriers, devenu guide touristique bénévole des mines de Lens. Le football s’est imposé comme un prolongement de la vie du quartier : un lieu de rassemblement, de solidarité et de fierté populaire: « Le RC Lens, c’est la locomotive de notre ville, la fierté locale », souffle un habitué dans les gradins.

Le foot, un échappatoire au quotidien
Après le match, pas question de rentrer tout de suite. Dans le quartier, le passage par Chez Muriel fait partie du rituel : on s’y retrouve pour prolonger la soirée, rester entre copains et se vider la tête avant de retrouver la réalité du quotidien. « Ici, on n’est pas pressés de rentrer », rit un habitant.
Chez Muriel, ce n’est pas seulement un bar. C’est un club de supporters, un point de rendez-vous pour les déplacements du Racing que la patronne organise. Elle les connaît tous : beaucoup de la cité des Provinces, mais aussi d’ailleurs, d’autres quartiers de Lens. « Y en a, ça fait soixante ans qu’ils viennent », dit-elle en désignant la salle d’un geste large. « C’est mes gars. » Elle sait d’où ils viennent, mais ici, ce n’est plus vraiment le quartier qui compte : c’est le groupe. Puis le sourire se ferme un instant. « Ici, on n’a plus rien. Il n’y a plus les mineurs, plus de travail. C’est triste Lens. Sans le foot, Lens c’est rien. » En juin, Muriel passe la main. Un vieux supporter reprend le lieu. Le nom restera. Le décor aussi. « Il le laissera dans son jus« , promet-elle.
Au comptoir du bar, écharpe sang et or autour du cou, Bruno commande sa bière machinalement. À 53 ans, ce père de quatre enfants, originaire du quartier des Provinces, ne manque presque jamais ce rendez-vous d’après-match. Employé dans un Carrefour du centre-ville après un an et demi de chômage, Bruno lâche, sans en dire plus : « Dans ma vie, je galère », Alors, pendant quelques heures, le football devient une respiration. « Ici, je profite avec mes copains, je pense à autre chose que mes problèmes », explique le Lensois en regardant les habitués refaire le match autour d’un verre. Le premier but a été long à venir, pour un match a priori facile. Pour Bruno, « quand Lens gagne, franchement, la semaine paraît moins dure. »
Chez les jeunes aussi, le football joue un rôle important. « On a des enfants en difficulté pour qui le foot est un vrai bol d’air frais. On le voit aux entraînements », témoigne Ahmed, éducateur à l’Union Sportive Ouvrière Lensoise, l’un des quatre clubs principaux de la ville. Sur le terrain, certains jeunes arrivent tendus, renfermés, parfois agités. Ils traînent une réputation de gamin ingérable, le terme revient souvent dans les conversations. Selon l’Insee, en 2022, 30% des jeunes de 16-25 ans des quartiers prioritaires de Lens sont non scolarisés et sans emploi. 27,9% des familles sont monoparentales, chiffres de 2024. Mais ballon au pied, les comportements changent. « Le football est un espace où ils peuvent décompresser », poursuit l’éducateur. Pendant les entraînements, les adolescents ne sont plus définis uniquement par les résultats scolaires, leurs difficultés personnelles ou leur position dans le quartier. Sur le terrain, ils deviennent les membres d’un groupe, « ça permet une forme de relâchement psychologique », estime-t-il. « Pendant deux heures, il n’y a plus que le jeu. »
Au-delà du sport, « le football autorise des émotions qu’ils ont souvent du mal à exprimer dans d’autres contextes », continue Ahmed. « Certains pleurent après une défaite, de frustration ou de déception, et ici ce n’est pas perçu comme une faiblesse. Parce qu’ils partagent tous la même passion, ils ne se jugent pas. » Infrastructures, tournois : les demandes sont constantes, d’après Laure Mephu Nguifo, adjointe à la mairie et responsable de Lens Nord-Est. « On est très sollicités par les habitants et les associations, concernant le football ». Elle ajoute : « Ici, les jeunes ont besoin d’avoir des loisirs. C’est primordial parce que cela leur permet d’avoir un cadre et surtout d’éviter l’isolement ou les dérives liées à l’ennui. »

« Un parcours rarissime »
À Lens, les city-stades quadrillent les quartiers prioritaires de la ville, véritables points d’ancrage du quotidien des jeunes. Dans la Cité des Provinces, ils sont six à quelques minutes à pied les uns des autres. C’est là qu’Enzo passe une grande partie de son temps libre. Ballon collé au pied, il s’entraîne pour ressembler à son idole, Chérif Oudjani, enfant du coin devenu figure locale, ancien joueur du RC Lens. Comme lui, il se prend à rêver de franchir un jour les portes du club de Ligue 1. Mais, regrette-t-il, « chez moi, ils privilégient les études au football. Ils ont peur que je finisse au chômage. Du coup, je ne leur dis pas toujours que je vais au city. » Il reprend : « Et puis à l’école, je ne suis pas très bon… alors qu’au foot, je suis meilleur. »
Avec ses quatre amis, Enzo s’est donné rendez-vous là comme presque chaque soir de la semaine. Les parties commencent en cinq contre cinq, dans l’intensité et le bruit des frappes. Puis duels en un contre un. Une façon de travailler la technique, la défense comme l’attaque. « L’objectif, c’est de percer dans le football », affirme Enzo. Sans passer par l’inscription dans un club.
Autour, la Cité des Provinces déroule ses rangées de maisons en briques rouges, serrées les unes contre les autres, héritage direct des corons du bassin minier. Des façades identiques, quelques jardins étroits derrière des clôtures basses, des volets fermés pour la plupart en journée. Le quartier est presque silencieux à cette heure. Ici, il n’y a pas de commerces, peu d’activité, pas vraiment de passage non plus. La journée, la vie s’évide : les adultes sont partis travailler ailleurs ou faire les courses, et il ne reste que les enfants, le city stade, et quelques silhouettes qui passent rapidement d’une maison à l’autre.

« Avoir un grand club au pied de leur porte change les perspectives », avance Ahmed. « On rêve tous du RC Lens, les éducateurs comme les jeunes. On veut prouver qu’on peut monter les échelons. » Mais le chef du service des sports à la mairie, Martin Mickael, tempère l’enthousiasme : Ici, la famille Oudjani est un exemple, mais il ne faut pas se leurrer, il y a seulement 300 professionnels issus des clubs français sur 2,5 millions de licenciés en France. C’est un parcours rarissime. »
Fils d’Ahmed Oudjani, légende du RC Lens et meilleur buteur du club dans les années 1960, Chérif Oudjani a grandi dans un quartier populaire de Lens, où il vit encore aujourd’hui dans la maison familiale. Attaquant formé à la Gaillette, le centre du club lensois, Chérif Oudjani débute en professionnel à 19 ans et évolue pendant plus de dix ans au plus haut niveau. Resté fidèle à sa ville, il s’est engagé dans la vie publique en devenant adjoint au sport et à la jeunesse. « Je n’avais jamais été politisé », explique-t-il. Il a accepté cette responsabilité « par reconnaissance envers l’accueil qu’a eu cette municipalité pour (son) père. » Il insiste : « Je suis resté à Lens pour rendre la pareille. » Il veut aussi faire barrage au Rassemblement national : « Notre slogan c’est le sport pour tous. »
« L’opium du peuple »
Derrière l’histoire de cette famille et la passion populaire du football se cache une réalité bien moins accessible : celle d’un sport qui, loin des city stades, peut exclure les classes populaires. En club, il faut payer une licence, « Le prix moyen est de 300 euros l’année » , confie Ahmed, l’éducateur sportif. Il faut suivre un agenda prenant, et se déplacer jusqu’aux terrains, loin des corons. Souvent, les parents ne peuvent pas amener leurs enfants à chaque entraînement, tenus par leurs horaires de travail, explique Ahmed. Et au club, rater un entraînement peut être rédhibitoire. « Dans les clubs, on n’a pas le temps de faire du cas pas cas, et c’est ce dont les gars ont besoin. » ajoute-t-il.
Le seul bienfait du foot en club d’après lui, réside dans l’entretien physique, « mais cohésion sociale c’est bullshit ». Il témoigne : « Dès qu’il y a du niveau, de l’élite, comme c’est le cas dans notre club, il n’y a plus de mixité du tout. » Seules les classes sociales les plus aisées y ont accès.
L’ancien joueur du RC Lens Chérif Oudjani porte lui aussi un regard lucide sur cette ferveur populaire. « C’est l’opium du peuple » lâche-t-il. Un discours qui résonne avec l’histoire même du football lensois. À Lens, le football s’enracine dans une mémoire ouvrière encore très vive. « Avant, les gens huppés avaient le théâtre. Les mineurs, eux, pour qui le quotidien était boulot-dodo, avaient comme distraction le football », rappelle un guide des mines de Lens. « Les compagnies des mines ont développé les terrains de foot pour éviter qu’ils restent dans les cafés et qu’ils organisent la révolution. Ça permettait de les canaliser.”
Aujourd’hui encore, le RC Lens cristallise un sentiment d’appartenance collective et une fierté locale qui dépasse le simple cadre du sport : « C’est un ciment social, la locomotive de notre ville. » ajoute-t-il. Chérif Oudjani nuance : « À Lens, on n’utilise pas le foot pour faire rêver les jeunes mais pour autre chose. »
Une porte d’entrée vers les jeunes des quartiers
« On s’appuie sur le football, élément fort de la ville, pour aller chercher les quartiers », explique Martin Mickael. Dans le cadre de la prévention spécialisée, la mairie a créé un poste d’informateur jeunesse. Rémi Dufour l’occupe depuis peu. Sa mission : repérer les besoins des jeunes, faire connaître les dispositifs existants et en imaginer de nouveaux. Un ceci-foot a par exemple été créé dans un quartier prioritaire de la ville. « On fait vraiment du cas par cas », explique-t-il. « La semaine dernière, un gamin m’a dit après une rencontre sportive qu’il voulait arrêter l’école. J’ai pu l’encourager à continuer et je lui ai proposé une bourse pour passer son permis pour le motiver ». Un dispositif loin d’être anodin : pour beaucoup de jeunes, le permis est une condition d’accès à l’emploi. Parmi les outils, il y a aussi le financement du BAFA, l’orientation vers la mission locale, des conseillers d’orientation ou des psychologues. « Les réorienter vers les bons interlocuteurs, c’est ma mission », poursuit Rémi Dufour.

Le foot comme école de la vie
En cette fin de matinée ensoleillée, l’un des city stades de la Cité des Provinces vibre comme une petite place publique. Les ballons claquent contre les grillages, les baskets frottent le bitume. Une dizaine de jeunes sont déjà lancés dans un match improvisé. Ce ne sont pas Enzo et ses potes, mais les jeunes inscrits à Sport dans la ville, une association nationale d’insertion par le sport. Sur le côté, Clément, 28 ans, l’éducateur sportif, observe. Une main sur une épaule, un mot glissé à l’oreille, une consigne criée au loin. Il connaît les prénoms, les caractères, les fragilités de chacun.
Ancien joueur et entraîneur en club, il a rejoint l’association il y a trois ans. partageant l’avis d’Ahmed, il ne se retrouvait plus dans un football « trop sélectif, pas assez proche des enfants ». Dans les clubs, l’objectif reste avant tout la performance. Les entraîneurs n’ont souvent ni le temps ni le cadre pour prendre en compte les difficultés personnelles des jeunes. Né dans le Nord, Clément a décidé de s’installer à Lens pour développer un football ancré directement dans les quartiers.
Le football sert alors de support éducatif. Sur le terrain, Clément met en place un exercice très cadré : un match en 4 contre 4 avec obligation de trois passes minimum avant de pouvoir tirer. L’objectif est clair, forcer les jeunes à jouer ensemble plutôt que de chercher la solution individuelle. Dès les premières minutes, un ballon est perdu sur une passe trop pressée. Yassine s’énerve contre son camarade. Clément interrompt : « On repart, ce n’est pas grave, c’est la faute de tout le monde. » Yassine acquiesce.
Sur le bord du terrain, Samia attend son fils Loucas. Elle l’attrape : « Tu n’as pas fait des bêtises ? Sinon, pas d’entraînement de foot la semaine prochaine. » Martin, l’accompagnateur sportif, n’est pas surpris de la remarque : «Le football est aussi un moyen de pression de la part des parents » pour avoir un bon comportement. Loucas, connu pour ses colères à répétition, arrivait ici en opposition permanente. « Au début c’était compliqué, il se battait avec les autres, avec beaucoup de disputes », raconte Clément. À force de dialogue, de patience et de cadre, le comportement a évolué. « Ici, c’est un autre jeune », constate l’éducateur.
Timéo, 16 ans, en est l’un des visages du quartier des provinces, grand garçon calme, posé, déjà très mûr dans sa façon de parler, il fréquente Sport dans la Ville depuis cinq ans. Il regardait le city stade qui leur est réservé se construire depuis son quartier. Il s’est inscrit aux entraînements dès l’ouverture. « J’ai ramené des copains du quartier », explique-t-il. Il vient jouer avec son frère, profite parfois de places pour aller au stade, qu’il voit tous les jours de chez lui, comme un décor familier. Son père était déjà un supporter bien avant lui. Il a grandi avec ces matchs, ces discussions d’après-match. C’est même l’un des seuls moments qu’ils partagent vraiment.

Quand le terrain devient aussi celui des filles
Pour les filles aussi, le terrain devient un espace de conquête. Sur le bord du city, elles arrivent en groupe, se saluent, déposent leurs sacs avant d’entrer sur le terrain avec la même énergie que les garçons. «Elles sont encore plus impressionnantes que les gars », rit Clément, « c’est vraiment un plaisir de les entraîner, on s’adore.» Ce qui le frappe surtout, c’est leur manière d’aborder les séances : elles se prennent « moins au sérieux », jouent sans pression de résultat. Mais très investies. « Elles ont vraiment créé un petit groupe de quinze solide.»
Sport dans la ville a mis en place une organisation spécifique. Chaque samedi après-midi leur est entièrement réservé. Alicia, arrivée depuis seulement deux semaines, apprécie : «J’avais peur d’être nulle, je n‘osais pas me lancer. Les garçons nous incluent moins, ils veulent gagner. Avec les filles, on rigole.» Clément résume : « L’important, c’est qu’elles se sentent bien. » Alicia rit : « Maintenant des fois, les filles jouent avec les gars le week-end, des fois elles sont plus fortes ! »

Du terrain au réel
Les filles, comme pour les garçons, bénéficient d’un suivi sur l’orientation. Selon les éducateurs, la formule porte ses fruits : la majorité a trouvé un stage, obtenu de l’aide dans ses démarches scolaires ou avancé concrètement dans son projet d’avenir. Le rapport d’activité de Sport dans la ville de 2023, commandé par la mairie, indique que « 81% des jeunes ont constaté une réelle amélioration de leurs résultats scolaires » et que “91% des anciens des jeunes de Sport dans la Ville sont en activité”.
Raoutar, 18 ans, mesure le chemin parcouru. Grâce à l’accompagnement des éducateurs, elle a intégré une école d’aide à la personne après avoir été épaulée dans ses démarches Parcoursup et dans la rédaction de sa lettre de motivation. « L’intégration par le sport », résume-t-elle.
Mariam, 14 ans, vient depuis cinq ans. Plus réservée, elle sourit lorsqu’elle évoque son prochain départ pour Boston, où elle assistera cet été à la Coupe du monde grâce à l’association. Elle confie : « Je n’aurais jamais pensé vivre ça. »

