Dans cette petite commune du Nord, les habitants et les associations s’organisent pour trouver les mots et inverser la tendance. Leur territoire, la Sambre-Avesnois, concentre l’un des plus hauts taux d’illettrisme de France.
« Tout le monde a des problèmes à Louvroil. » Sylvie Marie, 66 ans, vit depuis trente ans dans cette petite ville du Nord de 6 000 habitants. Il y a ceux que l’on voit, comme la fermeture des commerces, l’éloignement des services publics – il n’y a aucun médecin ici, se désespère-t-on dans la file d’attente de la pharmacie. Il y a ceux que les chiffres montrent, comme le chômage qui culmine à 28 % (quatre fois le taux national) et la pauvreté qui touche 42 % des Louvroiliens (contre 15 % des Français). Et il y a ceux que l’on ne dit pas, ceux dont on a honte. L’illettrisme fait partie de ceux-là.
On est illettré quand on a été à l’école, sans acquérir une maîtrise suffisante du français. Dans la Sambre-Avesnois, 6 % des jeunes sont considérés comme en situation d’illettrisme, contre 4,4 % nationalement. Un chiffre qui sous-estime la réalité, tant le problème est indicible.
« Ce sont des gens avec une estime d’eux-mêmes à zéro », témoigne Florence Delsinne, porte-parole de l’association Mots et Merveilles, qui œuvre contre l’illettrisme. « On fait très attention avec ce que l’on poste sur nos réseaux sociaux. S’ils sont vus sur Facebook, c’est le drame », abonde Constance Lequeux, qui donne des cours pour l’association.
Au supermarché, toujours la même marque
Nathalie n’a jamais quitté la région. Cinquante-sept ans passés là, et autant d’années à composer, au quotidien, avec des mots qui résistent. « Déjà toute petite, j’avais de grosses difficultés avec le français et la lecture, confie-t-elle doucement. Et j’ai tout oublié depuis que je suis partie de l’école. » Elle est allée jusqu’au CAP.
L’illettrisme bloque chaque geste de la vie ordinaire. Faire ses courses, par exemple, est une épreuve pour Nathalie. « Je reprends toujours les mêmes marques. Je me fie à la forme du paquet, aux couleurs. Ou alors je dois prendre beaucoup de temps pour lire les étiquettes. » Une stratégie d’évitement rodée, invisible de l’extérieur, mais bousculée à chaque changement de packaging.
« Je ne préfère pas montrer quand c’est difficile pour moi » Nathalie
C’est à la médiathèque de Louvroil que les chemins de Nathalie et de Mots et Merveilles se croisent une première fois, il y a cinq ans. Pascal, salarié de l’association, se souvient : une proche de Nathalie était venue le voir ce jour-là, pour lui signaler qu’elle aurait sûrement besoin d’aide. Les coordonnées n’avaient pas été échangées. La rencontre était restée sans suite.
Deux ans plus tard, Nathalie pousse seule la porte de l’association : « J’avais envie d’essayer de m’améliorer, d’aller contre les difficultés du quotidien. » Elle s’inscrit aux cours individuels, ces séances en tête-à-tête avec un formateur, conçues pour cerner les besoins de chacun, sans jugement, sans précipitation. Les progrès sont là, concrets, parfois inattendus. « J’ai appris à lire l’heure il y a seulement trois ans grâce à l’association », dit-elle, avec fierté. Comprendre les aiguilles d’une montre, un réflexe que beaucoup ont abandonné. « Mais j’ai encore beaucoup de mal avec la lecture », ajoute-t-elle aussitôt, honnête avec elle-même. « On voit une nette amélioration », témoigne son référent à Mots et Merveilles.

Martine, une autre apprenante, partage avec Nathalie ses jeudis après-midi et ses difficultés avec le français. À 60 ans, elle suit des cours depuis un an, poussée par ses enfants. Son objectif : « Être plus indépendante ». Pour se déplacer tout particulièrement, car Martine n’a jamais passé le permis.
Ses journées de travail commencent plus tôt encore que celles de ses collègues. Aide ménagère, elle est habituée aux levers matinaux. Mais il lui faut rajouter le temps de marche : parfois partir une ou deux heures en avance pour arriver dans les endroits où elle travaille. « C’est pour ça que je me suis inscrite à des cours, explique-t-elle. Pour aller travailler, je dois apprendre à conduire, et pour ça je dois réapprendre à lire ». Ce jeudi après-midi de mars, la leçon de code de la route porte sur les constats amiables. Nathalie et Martine sont à la peine. Dessiner la voiture, choisir la bonne cause de l’accident : que veut dire « roulait sur une place à sens giratoire » ou « prenait un stationnement » ? Elles s’entraident. Nathalie soupire : « Je ne préfère pas montrer quand c’est difficile pour moi. Martine, elle me comprend. » Il leur faudra au final deux heures et demi pour venir à bout du document, bien aidées par leur encadrant. « J’espère que je n’aurais jamais d’accident, je saurais pas le remplir tout seule ! », sourit Martine.
Allophones : l’école comme premier refuge
Les maux du français ne se cantonnent pas à l’illettrisme : dans le quartier Les Longs Prés, à côté du lac Paradis, l’enjeu est d’apprendre cette nouvelle langue. Des dizaines de familles de réfugiés et d’exilés politiques sont accueillies dans un petit bureau, niché au premier étage de la cité Schweitzer. Le centre d’accueil de demandeurs d’asile (CADA) les accompagne vers la régularisation et une solution de scolarisation pour les enfants. L’école élémentaire des Longs Prés, de l’autre côté de la rue, est leur point d’ancrage.

« La plupart du temps, ce sont des enfants en rupture totale avec le milieu scolaire. Il faut les rassurer et leur apprendre l’école », note Véronique Besterbecq, la directrice. En cette fin de matinée de mars, les cartables se bousculent au portail. D’une main, elle compte les écoliers pressés de traverser la rue pour rentrer déjeuner chez eux. De l’autre, elle fait de grands gestes pour se faire comprendre d’une maman venue à sa rencontre. Cette dernière ne parle pas français, mais pourtant rien n’empêche la communication entre les deux femmes : « On se débrouille », glisse celle qui enseigne à Louvroil depuis 2002, une fois son message passé. « Parfois, quand il y a des sorties à la piscine, on utilise un imagier pour faire comprendre aux parents qu’il faut préparer un maillot », raconte-t-elle.
« Ils vont vite, en deux ou trois mois, ils intègrent » Nathalie Bauduin
Alors, ces nouveaux écoliers héritent malgré eux d’une bien lourde étiquette : « Ces petits arrivent ici et deviennent automatiquement allophones, c’est-à-dire que leur langue maternelle est différente de celle employée là où ils vivent », explique Nathalie Bauduin, professeure de français aux Longs Prés et responsable de l’unité pédagogique pour élèves allophones arrivants (UPE2A). Dans cet établissement, 10 % des élèves sont pris en charge par le dispositif. C’est énorme. Une exception qui a conduit à la création, il y a trois ans, de l’unité que Nathalie Bauduin dirige. La seule de tout le bassin de l’Avesnois. « Avant que cette cellule ouvre, on était en crise. Je bricolais des cours entre deux heures ou alors je doublais mon temps de travail. Aujourd’hui on est soulagés », explique-t-elle.
L’enseignante, détachée à Louvroil, assure désormais douze heures de cours de français adapté par semaine. « On commence par leur apprendre du vocabulaire qui leur sert tout de suite. […] Ils vont vite, en deux ou trois mois, ils intègrent », détaille-t-elle, dans sa salle de classe colorée. Crayons, stylo, papier… Autant de mots basiques, utiles pour parler avec les autres enfants.
Prison de mots
La mission est urgente, il faut donner des mots à ces jeunes enfants pour qu’ils puissent saisir leur nouveau lieu de vie. Ils servent bien souvent d’interprètes pour leurs parents. Au pied de la tour Icare, aux Près-du-Paradis, Rabah Badri bute sur chaque mot quand elle raconte cet enfermement muet : « Quand j’arrive pas à lire une lettre, je demande aux voisins ou aux enfants. » Originaire du Sénégal, francophone, Ibrahima n’a pas à se reposer sur ses deux jeunes fils pour communiquer. Mais au CADA de la résidence Schweitzer, où il est hébergé, il constate les difficultés des autres : « Le problème c’est le temps. Certains vont aux cours de français pour adulte, mais qu’une fois par semaine. Le reste du temps, ils se taisent. »
Pour d’autres, ces cours s’imposent : Rabah Badri, venue d’Algérie et installée à Louvroil depuis 30 ans, a vu ses trois enfants partir en Belgique, et est obligée de suivre des leçons de français pour être autonome. Elle se rend ainsi à Rail Attac, le centre social du quartier, pour suivre des cours de français langue étrangère (FLE).

Posé sur les berges du lac Paradis, en contrebas des tours, Rail Attac est une institution à Louvroil. Au fil des vagues d’immigration, le centre a su adapter son activité face à l’impératif de l’apprentissage du français : « On est un foyer d’initiative d’habitants. On s’appuie sur l’expérience des gens. Qui mieux qu’eux peut savoir ce qui est bon pour eux ? », détaille Cécile Lacaille, la directrice. Quatre jours par semaine, le premier étage du bâtiment métallique accueille une quinzaine de mères réparties entre les groupes débutant et avancé. « Quand je suis seul, je fais la navette », décrit Vincent Gibon, animateur FLE employé par le centre depuis deux ans. « Ici, on se focalise sur le b.a.-ba : on apprend à commander une baguette à la boulangerie, à être autonome. »
200 personnes en liste d’attente
Ce jeudi de mars, la session de 14 heures fait salle comble. Il se voit obligé de laisser du monde à la porte. Au programme : l’apprentissage du son « ou ». Palusha et Nadia s’entraînent à la prononciation, Dienaba se penche sur un exercice écrit. Une consigne simple : « Recopiez la phrase suivante : “Tu travailles quel jour ?” ». La jeune femme de 27 ans répond sans réfléchir à la question, sans la réécrire, avec une calligraphie impeccable : « Je ne travaille pas ». Mais comprend-elle le sens précis de la phrase ? « Face à certains mots, elles ont appris des réponses automatiques », constate Vincent. Un réflexe qui n’est pas sans rappeler ceux qui souffrent d’illettrisme : esquiver avant qu’on ne remarque. Le restant de l’heure, les bénéficiaires répètent, écrivent, miment une phrase quand les mots manquent. Parfois la langue maternelle vient relayer le français.
« On encourage l’éducation populaire, la citoyenneté, le vivre-ensemble. Mais rien de tout ça ne peut avoir lieu si on ne partage pas d’abord une langue », analyse Cécile Lacaille. Dépasser l’apprentissage vertical pour faire de ces cours des temps d’échanges, l’ambition est là, et c’est Laurence Zaupa, responsable famille du centre, qui la met en scène : « On sent que, dans ces familles-là, leur vécu leur a ôté la parole. Alors Vincent essaye de créer du lien avec leurs histoires. » Une ambition d’autant plus nécessaire que la demande, elle, ne désemplit pas : près de 120 personnes ont assisté aux cours de FLE en 2025. « Comptez le double sur liste d’attente », abrège Laurence Zaupa.
À l’école, traiter le problème à la racine
Au collège, il y a ceux pour qui le français est aussi une épreuve. Et avec lui, tout le reste : les sciences, l’histoire, les mathématiques. Faute de bases solides, c’est l’ensemble des matières qui devient inaccessible. Ce n’est pas encore de l’illettrisme avant 16 ans : le terme ne s’applique pas, mais ce sont ses prémices.
Farah, 13 ans, est installée à une table avec une jeune femme en service civique. Elle parle peu. Ses mains jouent avec le bord de sa feuille. Mais elle est là. Et être là, pour Farah, n’a rien d’évident. « Je n’ai pas l’habitude de ça. Les maths, on ne m’a jamais vraiment appris », confie-t-elle dans un souffle. Élève de quatrième, elle a passé une grande partie de sa scolarité en France, mais avec des bases qui, quelque part, n’ont pas eu le temps de s’ancrer.

Ce paradoxe, des années en classe et des bases qui n’ont pas pris, Chloé, le connaît bien. « C’est une question de culture de la scolarité. Certains enfants n’ont pas grandi dans un environnement où la relation à l’école, aux devoirs, à l’écrit, était naturelle. Ce n’est pas un manque d’intelligence, c’est un manque de transmission. » Aux difficultés proprement scolaires s’ajoutent souvent la pauvreté, les problèmes de mobilité – « On n’a pas les mêmes accès aux dispositifs selon d’où l’on vient », souligne Chloé – et des difficultés de prise en charge aux soins, notamment pour les troubles « dys » qui restent trop souvent non diagnostiqués, faute de moyens ou d’orientation.
L’équipe qui tourne ici est jeune : cinq services civiques, présents tous les jours de la semaine. Une régularité qui n’est pas un détail. Le décrochage scolaire ne s’installe pas en une nuit : en France, près de 90 000 jeunes quittent chaque année le système éducatif sans diplôme, et il ne se défait pas non plus en quelques séances éparses.
D’apprenante à accompagnante
Le dispositif est né après le Covid, à la demande des directeurs de collèges de la région, Louvroil, Hautmont, débordés par l’ampleur des décrochages. Dans la Sambre-Avesnois, où 10 % des jeunes quittent le système scolaire sans diplôme, contre 7,6 % au niveau national, la région figure parmi les plus touchées de France. « Les confinements ont creusé des écarts qu’on n’a pas fini de mesurer », dit Chloé.
Chloé Gérin a 23 ans. Elle a grandi à Aulnoye-Aymeries, à quelques kilomètres. Mauvaise élève, puis élève absente. « J’ai développé une phobie scolaire parce que je n’étais pas dans un bon environnement. Ça a tout compliqué. » La phobie scolaire touche entre 2 et 5 % des jeunes en France. Derrière ce chiffre, des absences qui s’accumulent et des apprentissages qui décrochent avec elles. Pour Chloé, la rencontre avec l’association survient vers ses 12 ans, à Aulnoye-Aymeries, quand elle en est elle-même bénéficiaire.
Elle y fait son stage de troisième. La retrouve à 18 ans. Entame des études d’éducatrice spécialisée à Maubeuge, décroche une licence en sciences de l’éducation, et boucle son parcours par un stage d’un an dans la structure qui, quelques années plus tôt, lui avait tendu la main. En mars 2025, elle revient, cette fois en tant que salariée. « J’avais moi-même eu des difficultés. J’étais donc assez surprise qu’ils me rappellent. » On ne décroche pas du jour au lendemain, dit-elle souvent. On ne raccroche pas du jour au lendemain non plus. Martine et Nathalie ont emprunté le même chemin. Illettrées hier, aujourd’hui, elles lisent des histoires aux enfants des quartiers de Louvroil. Des lectures qui leur demandent « beaucoup de travail », reconnaît Martine, mais une joie qui leur a permis de chasser la honte : « Au centre social, les gens sont fiers de moi. » L’illettrisme, elle ne le voit plus forcément comme un gros mot.
par Gael Delsalle, Paul Cayre et Solène Vankerkhoven
Glossaire
Illettrisme : Personne qui a été scolarisée en français mais sans acquérir une maîtrise suffisante.
Analphabétisme : Situation d’une personne qui n’a jamais appris à lire ni à écrire, faute d’avoir été scolarisée. À la différence de l’illettrisme, il ne s’agit pas d’un savoir perdu mais d’un savoir jamais acquis.
Allophone : Personne dont la langue maternelle n’est pas le français. Il peut désigner des élèves ou adultes qui ont grandi dans un autre pays et qui apprennent le français comme seconde langue.
Français langue étrangère (FLE) : Désigne l’enseignement du français destiné aux personnes dont ce n’est pas la langue maternelle.
Troubles Dys : Terme regroupant plusieurs troubles des apprentissages : dyslexie (lecture), dysorthographie (orthographe), dyspraxie (coordination des gestes), dyscalculie (calcul). Ils restent trop souvent non diagnostiqués, faute d’accès aux soins spécialisés.
