Cheffes de foyer, piliers associatifs, mémoire vivante d’un quartier à l’identité bien trempée. Aux confins de la métropole lilloise, les femmes tiennent la Bourgogne. Non sans sacrifices.
La Bourgogne se livre par à-coups. C’est d’abord un dédale. Des blocs d’immeubles, sur quatre étages, qui s’emboîtent. Ils suivent la courbe des allées ombragées. Une architecture reconnaissable, à la lisière de la belge Mouscron, plus cossue. Cette partie de Tourcoing est classée « politique de la ville » , aux 56% de taux de pauvreté, 36% de chômage. Autour d’une pelouse défraîchie, avec ses trois tables de pique-nique brinquebalantes, les grands ensembles en brique beige font maintenant face à des maisonnettes carrées plus traditionnelles, construites dans les années 1970. On a rendez-vous, rue du docteur Schweitzer, au premier étage d’une barre.
On s’approche, les indices d’une métamorphose sautent aux yeux. Les projets de l’Anru (Agence nationale de rénovation urbaine) sont en marche à la Bourgogne. Une volée de pigeons s’élance depuis une fenêtre à l’étage, ouverte un jour, encore le lendemain, et le reste de l’année aussi. Autour de l’école Jacques-Chirac flambant neuve, sortie de terre en un an, les entrées des blocs sont condamnées par de lourdes portes anti-squat. Là, une chaussée défoncée met à nu un réseau de canalisations asséchées. Des immeubles fantômes seront bientôt éventrés pour laisser filer une deux-voies d’un bout à l’autre du quartier. Et cela fait trente ans que ça dure. De 6800 habitants il y a dix ans, avant le plan de rénovation, la population a chuté à 5500 environ, au gré des relogements.

Partir un jour
En pleine après-midi de ramadan, en ce mois de mars 2026, on n’entend que le vrombissement des engins de chantier. Présence discrète de femmes : elles vont remplir leur panier au Aldi, pénètrent dans le centre social, s’éclipsent dans les allées avec leurs poussettes. Enfin, la rue du docteur Schweitzer, l’une des plus passantes de la Bourgogne. On pousse une porte anonyme : on a rendez-vous avec des anciennes du quartier, elles ont vu les rénovations se succéder, du Grand Projet Urbain des années 1990 à aujourd’hui.
À l’intérieur, une dizaine de femmes âgées sont attablées. Yamina, Nabila, Faatma, Cherifa… Les conversations fusent, le français se mélange à des bribes d’arabe. On fait la traduction pour sa voisine. « D’habitude, on vous aurait accueillie avec un thé à la menthe et des gâteaux », rit l’une d’elles. Pour l’heure, pas question de manger. En revanche, dans la cuisine ouverte où s’aligne une ribambelle de théières, c’est atelier batbout — ces petits pains marocains à fourrer — en prévision de la rupture du jeûne. Dans le grand appartement, mis à disposition par le bailleur social Vilogia pour leur association — Les Après-Midis Renoir —, flotte une odeur de friture tenace.
Des vies de femmes s’égrènent autour de la toile cirée. Des souvenirs, communs à ces destins d’immigrées de seconde génération : « Mon père, il travaillait à l’usine textile. Il montait dormir à 8 heures du soir. Donc à 8 heures, terminé ! Chacun dans sa chambre, et la lumière éteinte ! Alors moi, je lisais avec une petite lampe de poche », se souvient Messaouda Boubziz, la présidente, dans l’approbation générale. La cuisine, les activités manuelles sont surtout des prétextes pour faire front commun contre la solitude. On entre dans les locaux de l’association comme dans un moulin. On y débat, on s’y chamaille. On rappelle fièrement, au détour d’une phrase, ses années au compteur : « j’ai vécu ici de 1975 à 1990 ! », clame Dahbia derrière ses épaisses lunettes.
Une sonnerie surannée. Messaouda décroche et s’exclame. « Des travaux pour la chaudière ? C’est pas la peine, l’appartement va être démoli ! » L’armée de machines à coudre de l’association repose déjà dans une arrière-salle, en attente des cartons. Le déménagement est imminent, l’immeuble ne compte plus que trois appartements occupés. Ici aussi, le renouvellement urbain vient toquer aux portes.
Les anciennes connaissent la rengaine. Surtout celles qu’a emportées la première vague significative de relogements, en 2020, annonciatrice du sort des autres. « C’est la rénovation, ou la destruction », expose Dahbia. Pour elles, ballottées au gré des appels des bailleurs et des on-dit, pas évident de savoir laquelle de ces deux options les choisira. La Marlière, les Phalempins : les mieux loties investissent d’autres quartiers populaires de Tourcoing. Les autres atterrissent à Bondues, Marcq-en-Baroeul, ou même La Madeleine. Loin de leurs attaches.
Celles qui sont déjà parties retournent plusieurs fois par semaine au bercail, au prix de trajets en bus ou d’une bonne trotte sur le bitume. Messaouda le jure, l’une de ses amies « pleure quand elle revient » : de tristesse, de nostalgie, un peu des deux certainement. « On les a éparpillées », assène Dahbia.
Des souvenirs comme si j’avais mille ans
Elle se lève, rapporte un lourd album photo qu’elle ouvre en grand sur la table. On retrouve les visages lisses des adhérentes d’un cliché jauni à l’autre. Parmi ceux-ci : un buffet avec une montagne de victuailles, confectionnées pour les 25 ans de l’association par le fils de la fondatrice Simone Dupont, restaurateur de métier.
« Mamie Dupont » : ce surnom revient sans cesse. « Si vous demandez, vous verrez que tous les plus de cinquante ans du quartier la connaissent », assure Messaouda. Elle a encore tous les détails en tête. Jusqu’à la valise en tissu de la matriarche, toujours prête en vue des transferts à l’hôpital qui ont émaillé sa fin de vie.
Après la vente de son commerce, Simone Dupont, couturière à la retraite, s’installe en 1986 à La Bourgogne avec son époux malade. Ou plutôt y a « échoué », racontera-t-elle trente-cinq ans plus tard dans un documentaire. À l’époque, les transports publics snobent cette cité-jardin érigée dans les années 1970 au milieu des champs, un temps occupée par des couples de primo accédants. À la ZUP, la vie de quartier bat son plein, au rythme des sorties d’école et des fêtes. La mixité prospère.
« Mamie Dupont était entourée d’Africains, de Sénégalais, de Maghrébins. Elle s’est retrouvée dans un quartier un peu… » : Messaouda laisse sa phrase en suspens. Sa voisine reprend : « Dès qu’elle nous voyait, au début, elle avait peur, elle rentrait ». Au décès de son mari, les voisins lui remettent une cagnotte. Touchée par le geste, « elle a ouvert sa porte », résume Mariam.
La doyenne instaure vite un système d’entraide pour ces femmes, surtout des mères issues de l’immigration. « Elle a fait ce que nos mamans n’ont pas pu faire pour nous, parce qu’elles étaient loin », rappelle Mariam. Une association voit le jour, nommée d’après la rue où se situe le modeste pavillon de Mamie Dupont. On y apprend le français, la couture, des recettes traditionnelles. On y rencontre des camarades : celles qui garderont les enfants pour dépanner, accompagneront chez le médecin. Pour ces femmes qui « ne connaissaient personne, allaient à la sortie de l’école, aux courses, puis restaient chez elles », les Après-Midis deviennent aussi un lieu où « s’émanciper un peu » poursuit Messaouda.
Au tournant des années 1990, le quartier a déjà amorcé sa dégringolade. Dans le sillage des fermetures des firmes de textile de la région, la courbe du chômage grimpe. Sur le marché de l’emploi, l’étiquette « Bourgogne », désormais peu flatteuse, colle à la peau des jeunes. À l’ombre de la carcasse aux carreaux brisés de l’usine Lepoutre, le vivre-ensemble se fissure peu à peu. Les enfants partent, loin de ce quartier où les commerces de proximité ferment. « On était comme une famille, regrette Dahbia. Maintenant, plus personne ne reconnaît personne. »
Piliers de quartier
Pourtant, les fêtes de voisinage qui renaissent avec les beaux jours dessinent un horizon moins morose. Rue du Caporal-Delroeux, Mamie Dupont a sa relève. Les chipolatas et merguez patientent sous le soleil de mai, disposées entre les tubes de harissa et le sirop de menthe. Toute de rose vêtue et foulard assorti, Fatima Belouarrak, 51 ans, présidente du centre social du quartier, revient enfin. Il ne manquait plus que son top départ : le barbecue peut démarrer. Lunettes de soleil papillon et sac en osier sous le bras, elle circule parmi les groupes éparpillés dans le parc. S’enquiert d’untel. On la hèle. Impossible de ne pas la connaître.

On la retrouve quelques jours plus tard dans le hall vitré du centre social du quartier. Voilà plus de deux ans qu’elle le préside, et dix qu’elle s’y est rendue pour la première fois, comme usagère. Sa dernière née souffre d’un lourd handicap, qui a poussé cette couturière — elle aussi — à abandonner son affaire, dans le quartier lillois de Wazemmes. Le bénévolat devient rapidement un exutoire. Un moyen « de ne pas vivre dans la maladie. C’était quasi thérapeutique », confie-t-elle.
Repérée par la présidente de l’époque, Fatima intègre le conseil d’administration, puis le bureau du centre social. « Au départ, quand je devais prendre la parole, c’était un calvaire. J’avais mal au ventre, se remémore la cinquantenaire, si loquace et solaire qu’on peinerait presque à croire au tableau. Mais aujourd’hui, je me sens légitime dans beaucoup d’espaces. » Malgré certaines réticences masculines : « le fait qu’une femme soit présidente, ça ne plaît pas à tout le monde », avoue-t-elle.
Chaque jour ouvré la voit naviguer d’une réunion stratégique, où elle assume sa posture de « porteuse de parole » — « je représente les habitants », affirme-t-elle —, aux ateliers d’alphabétisation, de couture ou d’aide à la parentalité, où elle tient à toujours passer une tête. Un travail de fourmi pour insuffler de la vie dans ce quartier, auquel elle s’est attachée bon an mal an, malgré la réputation sulfureuse qui lui avait fait craindre le pire à son emménagement. Sa boussole : « rendre les journées des habitants moins ternes. »
Juste derrière le centre social, dans la nouvelle halle commerçante de la place de la Bourgogne, l’épicerie redonne aussi des couleurs au quartier. « Toi, tu n’es pas d’ici ? » : dès l’entrée, la discussion s’engage avec Hassiba Manseur. Ses clients, elle les accueille toujours avec une grande hospitalité. Elle tient le commerce avec son mari Djilali : on trouve tout ce qui est nécessaire, du pain de mie de dépannage aux très prisées boissons fraîches. Une bonbonnière rouge, avec sa poignée en fer qu’il faut tourner deux fois, ravit les enfants et les adultes nostalgiques : pour deux euros, ils ont le bonheur de craquer en deux la boule plastique surprise.
Pendant le ramadan, le parvis de la mosquée se pare d’un barnum rouge vif. L’épicerie y procure gâteaux, msemen et cafés. Le couple installe des tables amovibles où les ouvriers du chantier voisin prennent leur pause, dans un quartier autrement pauvre en lieux de convivialité. Surtout, devant l’échoppe, au milieu des travaux, un petit enclos résiste. Deux chèvres et leur petit se tiennent fièrement et font le buzz sur les réseaux sociaux. Une liberté prise sur les pouvoirs publics par l’épicerie, qui en dit long sur les mille façons de s’approprier son lieu de vie. Pour Hassiba, la présence des emblématiques biquettes égaye le quartier, et ravit les enfants. Au point que les épiciers envisagent de transformer l’enclos de fortune en ferme pédagogique.
Penser à tout
« Ici, les femmes sont le ciment du quartier », résume Nourredine Zairi, directeur de l’AAPI — l’Association d’animation de prévention et d’insertion. Elles se dédient avant tout à leur famille, et en payent le prix fort. À la Bourgogne, les femmes ont souvent un trou dans leur CV — quand elles en ont un. Au moment où le petit dernier est autonome, et va seul au collège, elles cherchent à reposer un pied sur le marché du travail. Yannick Kabuika-Nzinga, le directeur de l’association Objectif Emploi, est témoin de leurs difficultés. Il évoque le cas de Stéphanie, une usagère qui ne savait pas trop quel type de poste chercher. Cette mère de famille s’est inscrite à un atelier de découverte des métiers, puis un autre, consacré au dessin et à la peinture, proposés par l’association. Dans ce dernier, elle se sent en confiance. Et finit par confier son désir d’un CAP petite enfance à l’une des animatrices. L’association l’a remise à niveau et elle a décroché un CDI après sa formation.
Beaucoup de ces femmes veulent travailler pour assurer une vie meilleure à leur famille. C’est le cas de Mariam, arrivée à la Bourgogne en 1988. « Mon mari, il travaillait dans une filature à Roubaix, qui a fermé. J’ai postulé à l’hôtel Première classe de Tourcoing. J’ai travaillé pendant 15 ans, j’ai travaillé pour mes enfants. » Elle a économisé les 5 000 euros nécessaires pour les emmener tous les six en vacances au Sénégal, son pays d’origine.
Être mère, c’est devoir penser à tout. Un métier très prenant et non reconnu. « Elles doivent être maman, épouse, en gérant leur travail et leur domicile », explique Léo Vanzeveren, que tout le monde ici appelle « Monsieur Léo ». Il travaille en tant qu’éducateur spécialisé à la Bourgogne pour l’AAPI. Celle-ci cible les jeunes de 11 à 25 ans. Adossé au comptoir de la cuisine du local de quartier, Léo l’affirme, un café fumant à la main : « Les femmes des quartiers populaires, c’est souvent le pilier dans la vie des jeunes que je rencontre. » Il ajoute : « Leur mère, c’est la première personne que les jeunes me citent : elles incarnent l’autorité et le cadre. »
Mères-remparts
Leur première inquiétude, c’est qu’ils traînent. « Tenir » les jeunes, cela implique de les occuper, et donc des sacrifices souvent financiers. Les emmener au Sénégal, comme Mariam. Ou au centre de loisirs, à l’image de Messaouda. « Ils y sont toujours allés. On le paye, mais quand t’as cinq enfants, ça coûte cher. Quand on ne part pas en vacances, deux mois, c’est long ! », explique-t-elle. Elle a essayé de les garder à la maison, c’est impossible. « Ils veulent sortir ! Et si tu vas à la piscine, au ciné, ça coûte aussi cher que le centre aéré. J’ai été vite les réinscrire. » Alors Messaouda a dû faire des concessions financières. Pour elle, c’est une évidence : « Quand t’as des enfants, la priorité, c’est eux. » Les mères sont vigilantes sur l’éducation. Même si les collèges, écoles et lycée publics existent dans le quartier, beaucoup de parents font le choix d’envoyer leur enfant dans le privé ou en Belgique. Ce qui représente là aussi un sacrifice financier pour beaucoup de foyers.
Quand ils grandissent, les choses se compliquent. Pour Dahbia, les ados « tiennent les murs ». A la Bourgogne, il n’y a pas d’endroit qui leur est dédié. Une seule possibilité reste : s’adosser contre un mur et traîner. Avant, il y avait la maison des jeunes située rue Marcel-Béyens, mais elle a été détruite dans le cadre de l’Anru. Pour la remplacer, un espace jeunes de 150m2 est prévu dans l’agrandissement du centre social, mais l’inauguration n’est prévue qu’en décembre 2026. En attendant, les jeunes sont livrés à eux-même dans un quartier en permanente restructuration. Selon les anciennes, les problèmes liés au trafic de drogue existent depuis les années 80 : « c’était pour des riches avant la drogue, c’est pour ça qu’on n’en entendait pas parler et un jour, les enfants des pauvres y ont goûté… », glisse Messaouda. Pour Yannick Kabuika-Nzinga, habitant de la Bourgogne depuis les années 1970, « vers 1985, il y avait un vrai problème de trafic ». Cela avait poussé des gens à partir de la Bourgogne. Aujourd’hui, il décrit un phénomène moins omniprésents : « Il n’y a quasiment plus de nuisances. » Même si un parcours de flèches tagués sur les murs amène à un point de deal.
Un temps à soi
Toutes ces préoccupations ajoutent toujours plus de poids sur les épaules des mères. « Elles oublient qu’elles sont des femmes avant d’être des mères », pose Harold Georges, directeur du centre social. L’AAPI s’est rendu compte en travaillant avec les jeunes de cette fatigue parentale, explique Nourredine Zairi. Cette constatation a lancé le projet Répit parental. Cette initiative réunit un groupe d’une dizaine de parents. Ils se retrouvent autour de temps d’échanges, d’actions d’autofinancement et de réunions pour organiser leurs futures vacances sans enfant. « Les mères sont plus apaisées grâce aux discussions qu’elles peuvent avoir avec d’autres parents », précise Nourredine Zairi.
Pour Nadia, une mère de deux enfants, le Répit familial est libérateur. Avec l’association Vacances ouvertes, la structure de prévention a organisé deux voyages sans enfants, un à la mer en Normandie et un au ski. Elle a fait les deux. « La veille du départ, je ne voulais plus y aller, mais au bout d’une semaine, je ne voulais plus repartir », raconte-t-elle. D’après Nadia, la plupart n’arrivaient pas à parler d’autres choses que leurs enfants en arrivant. Mais au bout de plusieurs semaines, elles se sont ouvertes et se sont redécouvertes. Elle souffle : « Moi aussi, j’ai le droit de penser à moi ».
Manon Roche et Juliette Claverie
Transformations et renouvellement urbain au quartier La Bourgogne

Bâti dans les années 60-70, le quartier de la Bourgogne à Tourcoing est engagé dans un programme de rénovation urbaine. L’ancienne place centrale est profondément reconfigurée. Les immeubles qui l’entouraient ont cédé leur place à des prairies, qui vont disparaître dans le chantier.







Photos prises par Baptiste Martin
